Jacqueline Malherbe
Éclaireuse en Algérie

Boire l’eau de la neige fondue trouvée dans les rochers des montagnes, enlever les scorpions des duvets, descendre chercher la nourriture à dos de mulet … sans oublier les aubépines à perte de vue ! Ce sont quelques-uns des (bons !) souvenirs d’éclaireuse de Jacqueline Malherbe, quand elle faisait du scoutisme en Algérie.


« C’est quand j’ai eu des enfants que j’ai compris ce que m’avait apporté le scoutisme, les valeurs de loyauté, de non-violence, l’amitié, la joie … » Et le lien très fort qui la relie avec la nature. Jacqueline Malherbe ne se lasse pas de la contempler. Elle sent même que, comme pour son père, sa foi passe par la nature.

Née en 1934 à Constantine, Jacqueline Vulcain grandit dans une famille en partie protestante. Le côté maternel l’est – ce sont notamment des Alsaciens arrivés en Algérie au 19e siècle. Le côté paternel est catholique et vient de Marseille. Le père de Jacqueline est athée, mais ne s’oppose pas à ce que sa fille fréquente la paroisse protestante.

A l’époque, le scoutisme et l’Église sont très liés. « Tous les enfants protestants allaient aux éclais », se souvient Jacqueline, qui fréquente aussi bien les éclaireuses que le groupe de jeunes de la paroisse.
Elle grandit en fille unique. Son frère Henri ne naitra que sept ans après elle. Ses parents, Suzy et Gaston, travaillent beaucoup. Ils tiennent un atelier de blanchiment et dégraissage de vêtements ainsi qu’un magasin de repassage qui amènent une clientèle aisée.
Le scoutisme est donc un vrai bonheur, celui d’être en compagnie de camarades de jeux. Jacqueline devient Petite Aile en 1942 dans le groupe des Éclaireuses Unionistes de Constantine. Elle ne rate pas une réunion ! Tous les jeudis, les Petites Ailes se retrouvent dans la salle paroissiale pour faire des jeux, lire la Bible et chanter.
L’uniforme se compose d’une robe beige, d’un col marin blanc, d’une ceinture, d’un béret marron et de socquettes blanches. Sous le col, on fait un nœud avec un tissu écossais, comme un gros nœud papillon.

Jacqueline a conservé quelques objets de son passé scout. Une image sur laquelle est écrit : « À Jacqueline Vulcain en souvenir de son étape de Bec dur », une des étapes qu’on passait en tant que Petite Aile. Sur une autre image datée du 21 mai 1944 – une croix huguenote entourée d’un arceau de fleurs – on y lit : « Une Petite Aile n’a qu’une parole. » Le mot est signé de Plume-Blanche, sa cheftaine. Jacqueline se souvient aussi de sa cheftaine Gisèle Zoppi, surnommée « Rougrouf » et d’Odette Malherbe, sa future belle-sœur.
En 1946, elle devient éclaireuse. L’uniforme change : jupe marron et chemisier blanc – pas de foulard. Les écussons comme le trèfle, symbole des éclaireuses, sont cousus sur le pull.
Une fois par mois environ, une sortie à la journée est organisée. Le seul moyen de locomotion est la marche, ce qui ne leur fait pas peur. Souvent, Jacqueline et ses camarades vont jusqu’à une ferme sur la route de Sétif, à une dizaine de kilomètres de Constantine. Là, c’est « le paradis » : les aubépines en fleurs, les jeux, les discussions, les chants … et la nature à perte de vue.

Le camp de Tala-Guilef en 1947 est un souvenir fort. Même là dans les montagnes, il fait très chaud. Tellement chaud que les grandes marches se font de nuit, à la seule lumière des étoiles. Pour boire ? L’eau des neiges qui restent dans les crevasses. Pour dormir ? Le terrain rocailleux. Mais ces marches permettent de rejoindre un plateau où il est possible de jouer à la thèque, ce que Jacqueline adore.
Au camp, le terrain est en pente. Les installations sont simples mais bien faites. On dort sous tente sur des paillasses. Il n’est pas rare de trouver un scorpion dans son duvet – ils ne sont pas venimeux, mais ça n’est jamais très agréable !
Chaque matin, on range et on décore la tente. Les cheftaines font l’inspection. Puis c’est le lever aux couleurs, le drapeau français qu’on regarde monter en faisant le salut scout. La journée se poursuit avec diverses activités.
Les moments spi sont des temps particuliers pendant lesquels la jeune fille ressent « une foi qui monte, naïve peut-être, mais réelle. Je me sentais particulièrement solidaire et attentive aux autres et à toutes les créatures. Les moments spi’ n’étaient pas aussi poussés qu’aujourd’hui, moins intellectuels, mais peut-être plus sensibles. »
Tous les jours, les cheftaines descendent faire les courses avec un mulet – il n’y a pas de frigo. Le choix à l’épicerie est restreint et les menus sont souvent identiques : tomates et pâtes !
Les éclaireurs campent à côté et certaines activités sont communes, comme les veillées. Le soir, quand commence l’appel au feu, filles et garçons arrivent de façon solennelle et reprennent le chant :

Holà, dedans le campement,
Groupons-nous, c’est l’instant

Puis on prie, on fait des spectacles et on chante, au grand bonheur de Jacqueline. C’est sa deuxième passion après les fleurs ! « Je veux monter sur la montagne », « La Cévenole », « Avec toi, j’ai marché »… les chants scouts sont encore dans sa mémoire.
Le 30 août 1948, pendant le camp d’Oued-Marsa, Jacqueline fait sa promesse : « Je jure sur mon honneur … » Elle reçoit une image – une croix et un verset : « Toute chose coopère au bien de ceux qui aiment Dieu. » On lui donne l’insigne de la promesse, un trèfle sur fond bleu.
Elle est aussi totémisée. Pas d’épreuves, juste un nom de totem qui souligne que Jacqueline rit de tout. Elle déteste tant ce nom qu’elle préfère le cacher, personne ne l’utilise.
Après ses années d’éclaireuses, Jacqueline fréquente le groupe de jeunes de la paroisse. Elle est cheftaine entre 1950 et 1952, mais se sent peu capable. « Ça n’était pas du tout comme maintenant, on n’avait pas de formation ! »
En 1952, à 18 ans, elle se marie avec René Malherbe. Christine nait en 1953, Michèle en 1957. Celle-ci meurt de maladie en 1958. En 1959, Jacqueline donne naissance à Philippe.
En 1961, toute la famille quitte définitivement l’Algérie et s’installe à La Seyne-sur-Mer. Jacqueline s’investit dans la paroisse de Sanary, devient monitrice d’école biblique, participe aux réunions de jeunes couples et à la chorale. Elle décide de passer le permis de conduire pour « pouvoir aller ailleurs qu’à la pêche », la passion de son mari !
En 1967, c’est le déménagement pour Libourne. La famille s’intègre facilement dans la paroisse. Jacqueline participe aux études bibliques et aux « réunions de femmes » organisées autour de thèmes, bibliques ou non, par le pasteur. Elle fait également partie de l’ACAT et d’une chorale À Cœur Joie. Elle se met à voyager – une autre passion ! Ses enfants font du scoutisme, en tant qu’enfants puis comme responsables. A l’époque, les parents sont moins impliqués qu’aujourd’hui.
Jacqueline tient néanmoins l’infirmerie pendant un camp d’été.

À partir de 1971 et pendant presque 15 ans, Jacqueline devient réceptionniste dans un laboratoire d’analyses médicales. Sans formation, elle apprend sur le tas et acquiert des compétences en gestion.
En 1985, elle s’installe avec son mari à Buxerolles, près de Poitiers. Là, elle s’investit dans des associations d’aide aux devoirs ou d’alphabétisation, notamment au Toit du Monde. Elle s’engage aussi dans l’association AIRE qui gère une maison d’accueil pour les familles et amis de détenus.
Elle continue ses nombreux voyages et s’inscrit dans une chorale, bien sûr !
Aujourd’hui, Jacqueline, veuve depuis 2006, voyage moins, mais elle continue ses engagements associatifs et chante encore.
Ses enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants ont fait – ou font encore – du scoutisme. À travers eux, elle reste informée de la vie des EEUdF. Elle mesure les différences entre le scoutisme qu’elle a vécu et celui d’aujourd’hui, et plus largement entre les jeunes d’hier et ceux de maintenant.
« Une des grandes différences, c’est qu’on n’était pas mixte. À part ça, c’était moins confortable, on marchait beaucoup, mais sans se plaindre. On avait aussi beaucoup de contacts interreligieux. Mais surtout, à 17 ans, on n’était pas dégourdi. Moi, j’étais très ignorante et naïve sur … tout !
Aujourd’hui, il y a beaucoup de discussions avec les enfants et beaucoup d’intérêt sur des sujets nouveaux, comme l’écologie. »
Ce qui, en amoureuse de la nature, n’est pas pour lui déplaire.

Céline Trocmé-Fourcaud, rencontres téléphoniques les 22 et 24 mars 2020

Gisèle Timmermans

Imaginez un décor à la Marcel Pagnol, mettez en fond quelques chants d’éclaireuse et venez découvrir les souvenirs d’éclaireuse de Gisèle Timmermans et comment le scoutisme a contribué à façonner sa façon de vivre son métier et ses nombreux engagements ! 


Quand on lui a proposé de parler de ses années d’éclaireuse, Gisèle Timmermans n’a pas hésité une seule seconde. Et pour cause : elle n’en garde que des bons souvenirs ! « Sauf peut-être les jeux de ballon… », concède-t-elle. Ce n’est pas faute d’en avoir eu envie… mais il est bien dur de rattraper une balle quand on souffre de strabisme. Gisèle ne s’attarde ni sur les traitements et les opérations des yeux – sans anesthésie – ni sur les remarques et moqueries régulières de son enfance. Elle préfère y voir une expérience qui a renforcé sa force de caractère. Gisèle se définit comme une battante.

Née en 1942 à Aubagne, Gisèle Bocognano grandit en plein cœur de Marseille, dans une famille heureuse et aimante. Sa mère appartient à la famille Fraissinet, riches armateurs protestants. Son père, un corse catholique converti au protestantisme, est d’un milieu très modeste. La guerre le laisse trop marqué pour qu’il puisse continuer son travail. C’est donc sa mère, qui avait eu l’autorisation « exceptionnelle dans son milieu » de travailler en tant qu’infirmière pendant la guerre, qui continue son métier, devenant directrice du tout premier service de radiologie de l’hôpital protestant Ambroise Paré. « La pauvreté, je sais ce que c’est, mais je n’en ai pas souffert. » se souvient Gisèle. « Chez nous, pas de beurre, pas de confiture, mais une joie familiale quotidienne ! ».

Ses parents l’inscrivent avec ses trois frères chez les scouts. A 10 ans, Gisèle devient donc Petite Aile dans la paroisse de Menpenti, éclaireuse en 1955 puis éclaireuse-ainée en 1958. Les réunions ont lieu presque tous les dimanches et les jeudis, dans le local jouxtant la chapelle de l’hôpital Ambroise Paré. Les jeudis se passent sur place et sont dédiés aux activités « sérieuses » comme tricoter des couvertures pour les personnes dans le besoin.

Les dimanches réveillent les souvenirs « à la Marcel Pagnol »… Quelques stations de tramway et voilà les éclaireuses dans les collines, allumant un feu ou même fabriquant un four pour faire cuire des tartes aux pommes, s’écorchant les jambes en passant au milieu des argéras, rusant de mille tours pour les jeux d’approche – les préférés de Gisèle !
Balades, jeux et chants mimés rythment la journée qui se termine souvent par une lecture du Livre de Lézard, un ensemble de réflexions sur la vie scoute, des prières et des poésies écrites par une éclaireuse genevoise. Gisèle aime particulièrement ce moment de réflexion et de partage. Elle revoit encore sa cheftaine et marraine de promesse, Adine Granjon, en train de lire. Cette dernière est très importante dans la vie de Gisèle. Elle lui fait découvrir Dvorak, Anouilh, le gospel, et lui offre surtout, par sa bienveillance et l’affection donnée, les moyens de s’épanouir davantage.

Une fois par an, pour la fête annuelle du groupe local, les éclaireuses troquent leur uniforme (béret marron, blouson marron, gilet beige, cravate verte, jupe et ceinturon) contre des déguisements soignés. Un des rares moments où filles et garçons se côtoient ! Chaque groupe prépare une pièce de théâtre ambitieuse – comme ce spectacle sur la Fondation de Marseille accompagné d’une musique de Berlioz.

Les 5 objets utiles de l’éclaireuse

  • un crayon
  • un papier
  • de la ficelle
  • un couteau
  • un mouchoir

Gisèle ne campe pas souvent l’été mais elle se souvient du camp de Torre Pellice en 1956. Lever aux couleurs, chants, promesse, moments spirituels « qui nous faisaient vivre » sont autant de souvenirs forts. C’est aussi l’année où elle est totémisée « Scaf », du nom d’un petit phoque blanc dans un album du Père Castor, avec comme adjectif « complaisante » – aujourd’hui, on dirait prévenante, serviable. Sa totémisation est un moment de « bizutage pas méchant » et elle garde précieusement l’album de Scaf le phoque !


Après une année d’éclaireuse-ainée à faire de l’animation pour les enfants des bidonvilles de Marseille, Gisèle devient cheftaine des louveteaux de Grignan en 1959. Au bout d’une année, elle arrête cet engagement pour mieux s’investir au centre La Bécède, en Lozère. Ce centre de vacances organise des colonies destinées avant tout aux enfants des mineurs de La Grand-Combe. Pendant 10 ans, Gisèle y met à profit ses talents d’animatrice et d’organisatrice acquis chez les éclaireuses … et y rencontre son mari, Daniel Timmermans avec qui elle aura deux filles, Marianne et Sylvie.

Elle devient enseignante – un métier pour lequel le scoutisme l’aide énormément. Travail en équipe, bienveillance et encouragement, recherche d’une méthode à la fois adaptée à tous et à chacun sont autant de points communs aux deux univers. Gisèle varie les activités et organise des sorties à la journée, ce qui est novateur pour l’époque. « Service, bienveillance et joie » sont les mots qui illustrent et résument l’amour qu’elle porte à son métier.

Gisèle déménage plusieurs fois : en Saône-et-Loire, à Clermont-Ferrand, Lyon, Paris … A partir de 1983 et jusqu’en 2015, elle s’engage dans le mouvement féminin de l’Armée du Salut. A Paris, elle s’investit dans « Le Palais de la Femme », un établissement dédié à la prévention de l’exclusion sociale et à l’insertion des femmes. Elle participe à différents groupes d’écoute et de partage, propose des sketchs et écrit des articles dans le journal La Rose Blanche. En parallèle, elle est scénariste bénévole pour Tournesol, un journal de bande dessinée chrétienne. A Lyon, elle s’implique dans différentes associations : Entraide protestante, Aumônerie, Croix-Rouge, Arche de Noé, et toujours Armée du Salut.

Aujourd’hui, Gisèle sait que le scoutisme lui a permis de renforcer ses aptitudes. « J’étais déjà d’un naturel sociable. Le scoutisme, c’est une leçon de sociabilité. Ça va avec la façon dont je vois la vie ! » Engagée et à l’écoute des autres, aux éclaireuses autrefois ou en tant que visiteuse de la paroisse de Bancel aujourd’hui, elle donne le meilleur d’elle-même.
La rencontre se termine. Sur la table, trois carnets de chants écrits à la main, du temps où elle était éclaireuse. Gisèle a toujours aimé chanter et, encore aujourd’hui, les chants d’éclaireuse résonnent dans sa tête quand elle randonne sur les chemins du Pilat ou des Cévennes.

Céline Trocmé-Fourcaud
Rencontre le 25/02/2020 à Lyon

Christine Fourcaud

« C’est impressionnant comme le scoutisme évolue avec son temps, en se posant les bonnes questions. Ça bouge toujours, ça réfléchit toujours, ça reste pertinent !» Conseillère de Groupe Local aux EEUdF depuis plus de 30 ans, louvette, éclaireuse, responsable, Christine Fourcaud a (presque) toujours fait du scoutisme ! Et tous ses engagements se sont noués autour de la jeunesse et de l’éducation. Car elle en est convaincue : « L’une des meilleures façons d’agir dans notre société, c’est l’éducation ! Prochain objectif : foulards pour tous et toutes ! ».


« C’est impressionnant comme le scoutisme évolue avec son temps, en se posant les bonnes questions. Ça bouge toujours, ça réfléchit toujours, ça reste pertinent ! »
Le regard sur le scoutisme n’est pas forcément positif ? Peu importe : Christine Fourcaud revendique aujourd’hui fièrement son engagement durable !

Née le 2 novembre 1953 à Constantine, Christine Malherbe garde des souvenirs d’Algérie paradisiaques : le soleil, la mer et surtout, la tendresse d’une grande famille. Plusieurs fois par semaine, elle retrouve oncles, tantes, cousins, cousines et grands-parents, toute une tribu protestante et scoute, et ce sont des temps de jeux, de discussions, de partages intergénérationnels.

Son père, René, est réparateur de balances puis gérant d’un magasin d’électroménager. Sa mère, Jacqueline, gère la maison et s’occupe des enfants : Christine, Michèle (décédée en 1958) et Philippe.
La guerre éclate. En 1961, la famille quitte l’Algérie et s’installe à La Seyne-sur-Mer. Là, Christinedevient cadette – l’équivalent de Petite Aile. Elle garde peu de souvenirs de cette époque – des sorties dans les bois à la journée, une grosse chute, des chants…

En 1964, elle est éclaireuse. Il n’y a pas de groupe sur place, elle ne peut donc pas faire les activités d’année, mais elle rejoint ses cousines de Poitiers pour les camps d’été. Ils regroupent alors toutes les éclaireuses de la région, dont certaines parlant le patois poitevin, une découverte !
Du premier camp en 1964 dans le Puy-de-Dôme restent des souvenirs de paillasses remplies de foin odorant et le cahier d’explo – « chef-d’œuvre » de chaque clan répertoriant les souvenirs marquants

Le camp suivant est un vrai coup de cœur : il se passe près de Foix et a pour thème les Cathares.
Christine se passionne pour les visites de châteaux, les jeux, les chants … C’est pendant ce camp
qu’elle est totémisée. Ce rite de passage est vécu comme un vrai honneur. Il se fait en grand secret,
la nuit, seulement en présence des responsables et des éclaireuses totémisées. Beaucoup de rumeurs
circulent, car le secret est de mise. Un faux totem est d’abord proposé : « Chasse d’eau passionnée,
es-tu d’accord ? » Malaise… Le vrai totem est Jody rêveur, à sa grande joie – l’album de Jody qui
recueille un faon fait partie de ses préférées !

Elle fait également sa promesse, ce qui est l’occasion de discussions fortes sur l’engagement avec des cheftaines qu’elle admire, les filles Cheminée.
En 1966, elle fait son premier camp en tant que cheftaine de louveteaux. Elle a alors … 13 ans et demi ! Elle joue son rôle avec conviction, ce qui ne l’empêche pas de s’endormir régulièrement pendant les réunions du soir ou de jouer à la balle au prisonnier avec une passion enfantine ! Elle découvre émerveillée les conseils au clair de lune, où l’on réveille les enfants pour aller écouter Akéla, chanter le chant des louveteaux et crier à la fin « De notre mieux, mieux, mieux ! »
L’année suivante, elle déménage à Libourne, s’implique à partir de 1968 auprès des louveteaux du groupe local sous le regard exigeant et reconnaissant du pasteur, puis crée le groupe des éclais en 1970.

Les choses se construisent véritablement à partir de 1971, quand elle entame des études de psychologie et que l’idée de devenir institutrice prend forme. Commence un va-et-vient entre ce que Christine apprend à la faculté et ce qu’elle vit aux EEUdF. Elle se plonge dans la pédagogie scoute, se forme pour le BAFA, recrute et construit un vrai projet pour le groupe local.
L’été, elle emmène les éclaireuses au camp libre des Cévennes : les clans qui n’ont pas assez de responsables peuvent camper sous la direction de commissaires nationales. Elle en garde des souvenirs vagues et mitigés. Mais des propos très positifs de la directrice du camp sur sa posture et ses compétences la motivent à continuer et à investir le mouvement.
En 1972, elle emmène ses éclais à Thiviers. C’est le premier camp où, pour la première fois, les équipes de responsables et les équipes d’éclais sont mixtes. « Nous étions portés par l’impression d’inaugurer quelque chose au niveau de la mixité ! » C’est un camp mémorable pour Christine : le lieu magnifique, les grands jeux, les feux de camp, mais surtout, les discussions à n’en plus finir.
Tout est remis en question : la totémisation, la religion, les structures du mouvement … Elle
découvre ainsi d’autres façons d’appréhender les choses.
L’année suivante, elle construit un spectacle avec les éclais. Pendant l’été, elle se marie en 1973 avec Jean-Louis Fourcaud avec qui elle aura 4 enfants : Nicolas, Émilie, David et Noé.

Elle devient professeure des écoles. Le scoutisme donne une coloration particulière à sa vie professionnelle. « J’ai été nourrie de ce que j’y ai vécu. J’avais vraiment des souvenirs de partages joyeux, de fous rires, de jeux, de discussions, de plaisir, de projets construits porteurs d’apprentissages, et j’avais envie de vivre des choses de ce type-là dans les écoles. » D’où les nombreux projets, parfois un peu fous, comme un voyage à Paris pour toute l’école. D’où aussi le temps donné et les liens très forts tissés avec les parents d’élèves.

En 1984, son fils aîné Nicolas a 8 ans. Le groupe local de Poitiers est en train d’être remonté par Hélène Masson. Christine aide ponctuellement, au départ pour l’organisation des jeux et des activités, puis davantage sur l’intendance et l’accompagnement des responsables. Elle est nommée « par hasard » conseillère de groupe local. Avec son mari, elle impulse ou accompagne d’ambitieux projets. Ils sont parallèlement engagés dans le groupe Cimade de la région qui soutient la coopérative Taypikala, qui essaye de mettre en valeur le savoir-faire des Indiens de Bolivie. Le couple propose alors au groupe d’éclais d’aller découvrir la réalité du terrain ! Le projet se construit, en partenariat étroit avec la Cimade ; les actions locales pour rendre visible le projet et le financer se développent : soirée festive, spectacle … Le voyage a lieu en 1988 et marque aussi bien les adolescents que les adultes. Ils découvrent une autre culture, rencontrent Sergio et Ana Maria, les responsables de la coopérative, qui les guident dans une solidarité respectueuse.
Quand leur fils devient aîné, l’idée d’un nouveau partenariat avec la Cimade ressurgit. La campagne « Drogue et développement » permet de construire un projet autour des enfants de la rue de La Paz et sur les cultures alternatives à la coca. À nouveau, Christine et Jean-Louis font partie des adultes qui accompagnent les 9 ainé.e.s de Poitiers en Bolivie en 1994.
L’habitude de construire des projets solidaires en partenariat avec des associations est ancrée dans le groupe local de Poitiers. C’est aussi l’exigence des EEUdF ! Les équipes d’ainé.e.s partent au Bénin avec Initiative et Développement, au Sénégal et au Mali avec la Cimade…

Aujourd’hui, Christine est toujours conseillère de groupe local, avec la même volonté d’allier
convivialité et exigence. Elle a vu l’évolution de la place des parents dans le mouvement. « Avant, les responsables prenaient beaucoup plus en charge que maintenant. Aujourd’hui, les cadres locaux assument de plus en plus la responsabilité du groupe local. J’ai parfois peur que les adultes prennent trop de place. Il faut laisser les responsables être à fond, les laisser continuer à inventer ! En même temps, il faut les accompagner, notamment sur le plan pédagogique. »
Elle a vu ses enfants s’investir à leur tour dans le scoutisme et devenir des « passeurs pour grandir. »
Elle continue à tisser des liens : avec la paroisse, avec les autres mouvements de scoutisme à travers le collège du scoutisme français à Poitiers, avec les partenaires associatifs … tout ce qui permet que le scoutisme soit inscrit dans la Cité.
Finalement, à y regarder de plus près, tous les engagements de Christine se sont noués autour de la jeunesse et de l’éducation : l’école, son engagement autour de la librairie jeunesse La Belle Aventure, le scoutisme … Elle en est convaincue : « L’une des meilleures façons d’agir dans notre société, c’est l’éducation ! Prochain objectif : foulards pour tous et toutes ! »


Céline Trocmé-Fourcaud, rencontre téléphonique les 6-7-8 avril 2020


Anne-Marie Haurez

Anne-Marie Haurez a 93 ans. Originaire de Franche-Comté, elle a longtemps vécu en région parisienne et habite aujourd’hui dans la Drôme où elle passe sa retraite.

« Mon totem, c’est Châtaigne. Ce sont les cheftaines qui l’ont choisi lors de mon premier camp en 1941. C’était pendant la guerre. J’habitais Belfort en zone occupée, les mouvements scouts étaient interdits.

On faisait quand même du scoutisme mais, pour « tromper l’ennemi », on se faisait appeler les JELM (Jeunesse Évangélique Luthérienne du Pays de Montbéliard) : on passait ainsi pour un patronage ! »

En 1942, Anne-Marie perd son père, elle a 14 ans. Le scoutisme lui permet alors de trouver un centre d’intérêt en dehors de sa famille et de ses camarades de classe.

Au sein des éclaireuses, Anne-Marie aime le fait d’être ensemble, de participer à des activités : faire des jeux, chanter, réaliser des « performances » comme apprendre à faire tous les nœuds.

« Le scoutisme m’a appris à me débrouiller, à prendre des initiatives, à avoir des responsabilités.

Il fallait aussi faire sa B.A. (Bonne Action). Les activités étaient très liées à la paroisse puisque c’était notre couverture vis-à-vis des autorités. On ne pouvait pas faire le lever des couleurs, c’était clandestin ! C’était du scoutisme sans les possibilités qu’on aurait pu avoir si on n’avait pas été occupés.

Je me souviens qu’un été, juste à la fin de la guerre, on devait camper avec une compagnie d’éclaireuses de Strasbourg. On a pris le train jusqu’en Alsace, on s’est installé. On attendait l’arrivée des éclaireuses alsaciennes, mais elles ne sont jamais arrivées. En effet, elles avaient été informées avant nous qu’on n’avait pas le droit de camper car le terrain était peut-être miné ! Nous sommes donc rentrées, le camp a été annulé.

Pendant la guerre il y avait au sein de notre groupe des éclaireuses protestantes, catholiques et des neutres.

A la fin de la guerre, il y a eu une séparation, les éclaireuses qui n’étaient pas d’origine protestante sont devenues des éclaireuses neutres. »

Après avoir été éclaireuse, et après avoir suivi un camp de formation, Anne-Marie est devenue cheftaine.

« Le scoutisme ça donne une certaine idée d’appréhender la vie, il faut prendre ses responsabilités et se débrouiller tout seul, mais il faut aussi fonctionner ensemble car on peut alors faire des choses à plus grande échelle. Le scoutisme m’a appris à me débrouiller seule et à ne pas dépendre des autres, mais il m’a aussi appris à faire des choses en commun avec d’autres, et à faire attention à son prochain. En cela, le scoutisme a été formateur. »

Par le biais du scoutisme, Anne-Marie rencontre son mari, éclaireur lui aussi. Ensemble ils ont trois filles qui participent à leur tour aux activités scoutes et deviennent toutes les trois cheftaines à leur tour. Ils s’investissent alors avec deux autres couples dans un groupe d’anciens éclaireurs rencontrés dans une paroisse protestante de la région parisienne.

« Nous formions un conseil qui se mettait au service des nouveaux responsables. Avec mon mari, nous nous sommes aussi engagés dans l’église, j’ai été monitrice de l’école du dimanche et ensuite catéchète. »

Anne-Marie termine en disant : « Le scoutisme m’a donné une règle de vie que j’ai essayé de suivre le mieux possible tout au long de ma vie. »

Propos recueillis par Anne Sautter, Crépol, mai 2021.